Haize Hegoa

Voler en Euskadi

Cet article a été publié dans Parapente+ 463 & 464.

Des plages mythiques aux contreforts oubliés des Pyrénées, le Pays Basque offre un terrain de jeu exceptionnel à tous les amoureux de sports de nature. Pourvu qu’on ait du temps et surtout du beau temps, tout ou presque est envisageable. La côte, terre de surf et bassin de vie, détourne des collines verdoyantes de l’arrière-pays le gros des visiteurs, laissant aux plus malins le loisir d’en profiter en mode relax ou Xpyr.

Texte: Vincent Chanderot. Photos: Laguite, Vincent, Xavier, Iñigo Gabiria, Bastien Deblais, Aitor Herran

Ici, les Pyrénées poussent leur dernier souffle, s’arrondissent doucement pour finir couchées devant l’océan, avant de repartir, requinquées de pintxos et de txakoli vers les monts Cantabriques et les Picos de Europa. Interface entre deux mondes et trois cultures, le Pays Basque est une terre de contrastes et bien des choses y révèlent deux visages. Derrière une montagne avenante se cache souvent un versant vertigineux. La violence bleue-marron des vagues coexiste avec le bucolique des collines vertes de pluie. Cette palette, c’est le sel (de Bayonne!) de la vie Basque, qui donne du piment (d’Espelette!) au passage de chacun de ses visiteurs.

Hotspot

La côte basco-landaise est une destination très en vogue, un aimant à touristes, surfeurs ou festayres. A ce titre, elle est surpeuplée en été et la circulation y est infernale. Certains dans la famille y trouveront leur compte, tandis que le parapentiste s’en écartera pour observer tout cela tranquillement sous son aile. Il n’ est nul besoin de crapahuter jusqu’en haute montagne pour s’offrir un joli vol : la campagne basque offre bien des sites sympathiques avec parfois vue sur mer et la possibilité de vols satisfaisants, malgré des conditions généralement faibles. Il faut ici savoir enrouler du petit et oublier les chasses aux records.

A la côte

Depuis les hauteurs, il est plus flagrant encore que la région s’est urbanisée intensément : où que le regard se pose, il a poussé une maison. Sur le littoral, le bétonnage et l’érosion sont venus à bout des sites de soaring. Le temps où les parapentes survolaient les plages jusque dans le cœur de Biarritz est bien révolu. C’en est fini aussi des plages voisines de Bidart grâce à un notable ne souffrant plus la vision des ailes devant sa villa. A quelques encablures de là, dans les Landes, l’interdiction du vol sur les dunes de Capbreton et Labenne est passée de la théorie à la pratique. Ne restent qu’un petit site privé près de St-Jean de Luz et l’énorme vol de pente espagnol de Orio, à 20 km de la frontière, le seul à n’être pas réellement fragile (dans l’immédiat). On peut envisager aussi de voler sur les plages désertes du nord des Landes, mais notez que partout, comme nous le développions dans le PP 440, le piétinement de la dune est prohibé et passible d’amende, car en altérant les oyats, il aggrave dangereusement l’érosion des plages, particulièrement intense ici. Les polices municipales de quelques stations landaises ne voient pas d’objection au parapente hors-saison ou le soir, à la condition de ne pas poser un orteil sur la dune et de pouvoir le prouver… bon courage ! En pénétrant l’intérieur, l’ambiance montagne s’impose petit à petit. A la frontière béarnaise et ensuite vers Accous à 100km de la côte, on retrouve des vallées profondes, des brises et les pointes rocheuses acérées.

Orio

Hegoalde, « de l’autre côté »

Franchissez la Bidassoa à Hendaye et vous aurez tout de suite la certitude d’avoir changé de pays. Le rythme espagnol s’impose sans transition en quittant le quai du port frontalier endormi. Le climat n’a rien d’andalou et pourtant ici aussi, on traîne dehors tard le soir, on mange debout dans les bistros au milieu de la nuit, on parle vite et fort… Le parapente s’y fait discret, avec une petite communauté de pratiquants sur des sites clairsemés et une école, dotée de son simulateur Smaap. Les kilomètres de falaises maritimes offrent régulièrement des soarings, il existe même un site en centre-ville de San-Sebastian, qu’il est même possible de raccrocher en vol depuis Orio en traversant la baie de la Concha.

Bilbao, l’autre grande ville, dispose de deux grands sites accessibles en RER. Sopelana face à l’océan et Orduña, dont les locaux vous affirmeront que les murailles de 600m sur 20km offrent un des meilleurs thermodynamiques de la péninsule. Le versant sud des Pyrénées basques propose un piémont plus large et élevé que du côté français. Les vallées y sont encaissées, les montagnes très boisées et les lignes électriques omniprésentes. Il émerge pourtant beaucoup de beaux massifs propices au vol tels les Sierras de Aralar ou d’Aitzkorri. Les pilotes espagnols y pratiquent le vol-rando-bouffe : les accès ne sont pas toujours évidents, mais il y a toujours moyen de se taper la cloche à n’importe quelle heure pour pas trop cher dans les jatetxea autour des vaches.

Txindoki

L’aérologie basque espagnole est dominée par des vents de secteur nord (NW-N-NE) chargés d’humidité. Les vols sont par conséquent plus doux que dans le reste du pays, ce qui permet d’y voler à toute heure toute l’année, mais avec des plafonds d’autant plus bas qu’on se rapprochera de l’océan (1000 à 1800m). Cette proximité implique aussi une influence de la brise marine, qui peut condamner certains décollages dans l’après-midi ou anéantir les conditions thermiques plusieurs dizaines de km à l’intérieur. Le vent de sud, de plus en plus présent n’est pas forcément moins turbulent ou plus praticable ici que du côté français. Il est souvent plus fort en raison de la situation en bout de chaîne. C’est loin à l’intérieur, en Aragon (Hecho, Belagua, Blancas) voire parfois sous le vent des massifs Hauts-Pyrénéens que migrent alors les pilotes motivés. De nombreuses balises parsemées dans toute la région sont consultables en temps réel sur www.euskalmet.euskadi.eus (onglets Profesional/datos de estaciones /lecturas detalladas) ou avec l’appli Tolomet sous Android. Sur place, préparez bien votre road-book en apprenant les noms des villes situées sur votre itinéraire en basque et castillan ainsi que le numéro des routes à suivre.

Ipparalde, côté Français

Beaucoup de sites offrent un panorama mer et montagne de toute beauté. Le site de loin le plus fréquenté, sans toutefois jamais dépasser la trentaine d’ailes en l’air, se trouve vers le village de Hélette, à 30km de la côte. Le tracteur à wagons n’y serait pas étranger : il vous emmène du bar de l’atterro jusqu’au sommet pour 5,5€ en 30′. La montée se fait facilement à pieds en 1h15, en passant sous la pente école exploitée par Hegaldaka, la seule école du Pays Basque français et test-center des ailes Flyfat. La petite communauté de pilotes du mont Baigura se revendique du club Haize Hegoa, dont le site web héberge une webcam et la balise météo, référence pour tout le coin. Il n’y a pas de localisme ici comme au surf, vous serez toujours bien accueillis et en haut, d’innombrables vautours fauves, percnoptères et milans prendront le relais pour vous guider.

BAIGURA NW Navette

Le climat côté français est sous forte influence océanique, mais subit la proximité des Pyrénées et des plaines Espagnoles. Le Pays Basque forme un col facilement franchissable entre les Pyrénées et les Cantabriques, vers lequel convergent tous les flux. Par conséquent, il pleut beaucoup en Euskadi, mais pour éviter de faire des généralités, quand certains étés sont bien pourris, d’autres (dont tous ceux depuis 2015) sont franchement secs. (Cela n’implique pas pour autant de bonnes conditions de vent ou de plafond nuageux). Certains hivers peuvent être brassés en continu par le foehn et d’autres détrempés. Croiser toutes les saisons dans la journée n’est ici pas qu’une légende, c’est peut-être pourquoi les prévisions météo peinent à être vraiment fiables à moyen terme et vous verrez qu’on peut utiliser 5 décos d’orientation différente en une journée au Baigura.

BAIGURA

L’aérologie du Pays Basque Français propose des conditions souvent faibles, mais présentes toute l’année. Le vol de distance se mérite car les ascendances sont étroites et clairsemées. Un foehn sec et puissant venant du sud est fréquent : le Haize Hegoa, mais il n’empêche pas de voler s’il reste modéré. Il peut alors parfois offrir les plafonds les plus hauts, vers 3000m. Les brises de vallées sont très peu marquées, c’est plutôt le vent météo qui a tendance à y être canalisé en basse couche. Il vaut mieux garder un œil vers l’océan très proche. Les entrées d’ouest peuvent ne pas présenter de signes avant-coureurs (observez la couleur de l’eau si elle est visible) mais n’arrivent pas tous les jours non plus! Si la nébulosité d’une entrée maritime parcourt la moitié du chemin entre la côte et le Baigura en moins d’une demi-heure, il faut poser rapidement. Si sa progression est plus lente, elle peut être inoffensive, ou il peut s’agir du front de brise marine, le plus souvent matérialisé par des petits cumulus à double base. L’air frais et humide, très nébuleux, décolle l’air chaud le long de ce mini front froid, on peut alors profiter des ascendances en surfant ce front jusque dans l’intérieur du pays, mais attention, cette brise peut être soutenue.

Enbata

Une entrée maritime subite compte parmi les phénomènes locaux les plus dangereux. Il s’agit d’une galerne, affublée ici des noms d’Enbata, Brouillarta ou galerna, selon les clochers. Lorsque des griffes de stratus déchirent le mont Jaizkibel au-dessus de Hendaye, le signal est amené sans crier gare pour des vents dépassant parfois 100km/h et une chute des températures pouvant atteindre 12°C en quelques minutes. Le phénomène n’est pas toujours bien prévu, mais se déclenche souvent en fin d’après-midi entre mai et septembre, après une ou deux journées caniculaires très faiblement ventées de tendance Sud en altitude. Si des pluies sont annoncées en fin d’une journée très lourde, empiriquement, un Enbata « de front » survient souvent, tandis que l’Enbata « typique » associé à un marais barométrique ne provoque que du vent et des brouillards. Il s’agit d’un courant de densité, voyant déferler un air frais et humide vers les basses pressions du Pays Basque, dont l’air est chaud et asséché par le foehn. La masse d’air maritime en provenance de l’ouest est acculée contre les monts Cantabriques, qui bloquent sa déviation vers le sud par la force de Coriolis. Elle est contrainte par une augmentation du gradient de pression à s’échapper perpendiculairement aux isobares pour se dissiper dans l’arrière-pays béarnais. Il se produit en moyenne cinq enbatas typiques par an, dont un vraiment fort et trois enbatas frontales, dont un seul marqué.

De façon générale, les signes avant-coureurs des entrées maritimes sont peu visibles à l’intérieur du pays ou dans les vallées. Avec une vue sur l’océan, on peut distinguer comme un continent au-dessus de l’horizon, sinon l’écoute de la balise du Baigura sur la radio peut s’avérer salvatrice. Du côté espagnol une balise au sommet du mont Ernio, un peu au SW de San Sebastian émet sur 142.125 MHz. En cas de doute, on peut consulter sur le web les balises météo de la côte espagnole avant de décoller : un enbata sera détecté à Santander trois heures avant d’atteindre Biarritz. Attention, je ne l’ai pas toujours observé pour certaines entrées d’ouest modérées d’autres types.

Une montagne pleine d’histoire

Aidés par une morphologie qui les rend facilement accessibles, les montagnes de la région ont très vite été colonisées par les peuples proto-basques, comme en témoignent les nombreux cromlechs, dolmens et fortifications. Le paysage montagnard porte aujourd’hui la signature des hommes qui ont converti une grande partie des forêts en pâturages. Pour recevoir les troupeaux de brebis ou de pottoks (les petits chevaux élevés en liberté), ils continuent d’être fauchés mais aussi incendiés chaque printemps, lorsqu’éclosent les oisillons.

Il se murmure que dans la montagne basque « on est toujours chez quelqu’un ». Poser dans les pâtures ou les herbes hautes est évidemment proscrit, mais il faudra aussi éviter les fougères, récoltées ici en guise de litière pour les troupeaux magré leur toxicité, faute de cultures de blé pour la paille. Les commissions syndicales gèrent les conflits d’usage de la montagne basque. Elles citent parmi les griefs à notre encontre les vols à proximité des couchages ou des abreuvoirs. Les animaux dérangés fuient et ne reviennent plus boire de la journée. C’est ce qui a valu l’interdiction du site de Belchou durant toute l’estive et selon nos informations, il n’est pas exclu que cette idée puisse contaminer d’autres territoires. Le seul soaring d’Est proche de la côte a été aussi perdu cette année. La plupart des sites n’ont rien d’officiel ni d’acquis, attention donc à ce que ces « arrêtés de régulation » ne trouvent plus de justification. En automne, la chasse à la palombe accapare certaines zones de montagne, il ne faut pas hésiter à passer tâter l’ambiance aux cabanes ou au bistro. Privilégiez évidemment le covoiturage pour réduire votre impact et éviter d’encombrer les rares stationnements. Mieux, comme les coureurs de la Xpyr, auxquels la montagne basque offre leurs premières suées : montez à pied pour vous imprégner plus encore du pays. Ikusi arte !

BELCHOU

Vol Moteur

Pour ceux qui seraient tentés de voler au moteur, le Pays Basque offre un relief très varié entre plaines, piémont et montagnes. Pour voler sur les plages il faudra s’en aller voir un peu au nord dans les Landes. Le survol de la corniche basque, entre Urrugne et St Jean de Luz, permet d’observer les couches sédimentaires entrer progressivement dans l’océan, mais il faut pour cela se rapprocher de l’école Paramoteur 64 qui bénéficie d’un protocole d’accord avec la DAC, car la zone se situe dans un site classé, engoncé entre les CTR de Biarritz et de Fontarrabie (qui englobent les montagnes alentours, le Jaizkibel et les 3 Couronnes). La structure dispose aussi d’un terrain en bord d’Adour un peu à l’écart de la brise de mer, qui permet une incursion dans les plaines et forêts Landaises, particulièrement jolies quand elles se parent des couleurs de d’automne.

Flysch

Côté Espagnol, on peut aussi survoler ce fameux flysch se jeter dans l’océan dans un superbe vol côtier aboutissant sur la plage de Zumaia (réalisable aussi en parapente). On rigole parfois de la réglementation Ibère, dont on pense à tort qu’elle est plus laxiste, « C’est l’Espagne ». Malgré le dépaysement, attention à ne pas faire n’importe quoi, certains paysans sont chauds et la guardia civil est une rencontre dont on peut vraiment très bien se passer…

España!