Le temps compté des soarings dunaires

Avec la permission de son auteur (Vincent Chanderot), que je remercie chaudement, je publie ici une réflexion sur le soaring dunaire.


L’hiver 2014 s’est soldé par un recul global et très important du trait de côte de notre littoral. Pourtant, tandis que certains sites étaient irrémédiablement croqués, d’autres soarings se sont mystérieusement réactivés. Les grands coups de dents dans des profils dunaires trop plats, ajoutés à une érosion de plusieurs mètres de l’épaisseur des plages ont accentué hauteur et pente des talus, créant ainsi temporairement des conditions plus favorables au vol. Sur la plage du Petit-Nice, par exemple, la dune a reculé de 8 mètres et la plage a perdu 2 mètres d’épaisseur. Dans les deux cas, régression de la dune ou apparition transitoire de conditions dynamiques, la situation est préoccupante et le vol en bord de mer en sursis.

Les sites subissent la dynamique du couple plage-dune

La dune forme un système connecté avec la plage et les fonds qui la bordent. Durant l’hiver, la dune constitue une réserve de sable dans laquelle viennent piocher les vagues au profit de la barre d’avant-plage, afin que les houles puissantes déferlent plus loin du bord. Quelques mois plus tard, c’est au tour des petites vagues estivales de venir lécher la plage et de la ré-engraisser de son sable. Les grains retrouveront la dune, transportés par la brise, à moins qu’ils ne se perdent dans la lande s’ils ne croisent pas une plante qui pourra stopper leur course. Une dune dégradée et c’est l’assurance de voir la plage condamnée.

L’érosion de l’hiver 2014, avec un recul du trait de côte de 5 à 20m, dépasse toutes les observations depuis plus de 50 ans. Heureusement l’hiver suivant n’a pas vu autant de tempêtes synchrones avec des marées hautes par vives-eaux, mais de graves questions subsistent sur le sable, lequel ne s’est pas redéposé pendant l’été : les parties sauvages de notre littoral ont dû affronter cet hiver et peut être les prochains sans ce rempart.

Un phénomène naturel accéléré par l’homme

Le recul des dunes est une tendance de fond sur beaucoup de sites, amenée à s’aggraver encore. Pour qui a volé à Capbreton, au petit Nice ou sur Wissant, la submersion des bunkers du mur de l’Atlantique rappelle comme une évidence que l’avancée de l’océan n’est pas un phénomène qui date de cet hiver, même si certains sites gagnaient sur la mer il y a encore quelques décennies. Le phénomène a cependant toutes les raisons de s’accentuer à l’avenir, avec la montée du niveau des mers, le changement climatique, (générateur de plus de perturbations) et l’urbanisation. Ce dernier facteur est aggravant, car une route ou un parking en bord de dune ne retiennent pas le sable, qui finira perdu à jamais dans les terres. La pression urbaine est de surcroît pourvoyeuse de piétineurs, dont le passage nuit à la végétation fixatrice et creuse des siffle-vents. Les vagues et le vent arrachent le sable aux dunes, mais c’est le piétinement qui nuit à son retour.

Les sites sont toujours plus nombreux à se voir interdits aux marcheurs et aux parapentes, à la surprise de ceux qui restent persuadés que ô grand jamais le parapente ne touche terre. L’objectif est toujours de supprimer le piétinement des plantes stabilisatrices de la dune, qui sont les seuls outils de stabilisation naturels et efficaces existants. Leurs parties aériennes interceptent le sable, lequel se retrouve fixé par le réseau racinaire, mais l’existence de cette végétation ne tient souvent qu’à un fil dans ce milieu hostile, extrêmement pauvre et salé. Quelques piétinements suffisent à interrompre la croissance de la plante et, sur le talus, à la déraciner.

Accumulation de petits gestes innocents

Sur une plage du Sud-ouest, par un vent un peu irrégulier, quelques gaillards pleins de bonne volonté. Les plus impatients tentent quelques décollages avant que le vent ne s’établisse vraiment, effondrant avec eux de beaux volumes de sable. Celui qui peine à prendre du gaz s’obstine à épiler des touffes d’herbes en rase-mottes et à transpercer des buissons. Plusieurs se font surprendre par des molles et posent sur la crête puis tentent de redécoller sur place ou repartent en marchant sur la dune. Le stakhanoviste du wagga doit démêler ses suspentes prises dans un vieux grillage cinq fois par heure. Certains se font décaler et posent dans la dune grise tandis que le champion se fracasse sur une petite barrière dont l’objet, quand elle tenait debout, était de maintenir à l’écart les piétons qui se délectent du spectacle.

Dans cette séquence authentique apparaît toute la problématique. Un parapente est rarement seul et si vous êtes irréprochable en plus d’être un pilote talentueux, ceux qui suivront le seront probablement moins, comme les marcheurs curieux. A quelques centimètres d’altitude, il n’y a que des cas de force majeur, et pas toujours d’alternatives quand il s’agit de se poser. Dans ces cas, c’est tant pis pour les oyats qui tentaient péniblement de recoloniser le milieu. Quand il s’agit de redécoller ou de ramasser la voile dans des feuilles épineuses, il n’est pas certain que le parapentiste fasse le choix de préserver le fragile panicaut, au détriment de son matériel ou du temps de vol. Faire le ménage avant de décoller afin que des brindilles ne se prennent pas dans les suspentes semble anodin, pourtant ce simple geste prive la dune de pièges à sable supplémentaires.

Anticiper plutôt que de nier

S’arc-bouter à l’idée que le parapentiste ne touche jamais terre est une bonne façon de se voir à terme interdire les sites sensibles, car le combat est perdu d’avance : poser le pied sur la dune est déjà interdit par la loi, nous profitons seulement parfois encore d’une tolérance, dont il ne faut pas abuser. Certes, les piétons sont plus nombreux, effectivement on peut s’étonner des nombreuses constructions nouvelles au mépris de la loi Littoral, mais eux c’est eux, et nous c’est nous. Les pionniers qui ont eu le loisir d’observer l’évolution des sites, eux, ne nient pas leur responsabilité dans l’érosion, quoiqu’il y a 25 ans, on n’avait pas conscience de tout cela. On pourra regretter que la FFVL, dans ses chartes, ne produise pas de mode d’emploi pour le soaring sur les dunes, car si le parapente peut nous sembler un atout incontournable pour une station balnéaire, il n’en est souvent rien. « Nous ne considérons pas le parapente comme une force pour la dune du Pilat, nous pensons seulement qu’il n’est pas incompatible, pour l’instant », nous a confirmé Maria De Vos, directrice du syndicat mixte gérant la grande dune, fameux site de soaring s’il en est. Aussi chacun devrait comprendre l’intérêt à collaborer avec l’ONF et le conservatoire du littoral, propriétaire de la plupart des sites d’exception comme le Pilat pour la pérennité du parapente.

La dune du Pilat, un grand site de soaring  en mouvement

Tout comme les grandes barkhanes africaines une fois privées de leur végétation, la plus haute dune d’Europe est mobile. La dune du Pilat résulte d’un empilement de plusieurs phases de croissance dunaires, entrecoupées de temps de stagnation, marqués par la présence d’un couvert végétal. Son ancêtre du XIXème siècle s’appelait dune de la Grave, elle ne mesurait que 80m de hauteur et se situait plus de 500 mètres à l’ouest. L’éradication des cultures de pins qui la recouvraient a accentué le transport du sable sous le vent, au détriment de la forêt (et aujourd’hui des campings). Le phénomène se prolonge encore aujourd’hui à la vitesse de 1 à 5m par an et il n’est plus envisagé de technique de fixation, eu égard la fréquentation du site et l’ampleur de la tâche. Dans le secteur wagga, on peut clairement observer le décrochement entre la partie sud de la grande dune, nue, qui recule et la section couverte de végétation face au camping, dont les pentes ont subi des aménagements de fixation. Un peu plus au sud, la morphologie du site a considérablement évolué depuis l’explosion du parapente. Les conséquences du piétinement des endroits fréquentés spécifiquement par les parapentistes sont flagrantes. La dune s’est retirée sur une centaine de mètres en vingt ans aux Gallouneys, qui fut il y a peu une longue paroi droite et raide avant de ne devenir que cette combe  insignifiante. L’ONF s’est résolu à délimiter des zones de déco-atterro ouvertes en alternance, afin de favoriser la reconquête du milieu par la végétation. L’avenir du site reste toutefois encore incertain. Il est notamment soumis à l’évolution du banc d’Arguin (le banc de sable qui lui fait face). S’il devait un jour faire la jonction avec la plage, il n’y aurait alors plus de problèmes et pour longtemps. Mais actuellement, il alimente très peu cette plage, son sable s’échappant vers la Salie par la passe sud du bassin d’Arcachon.

Histoire d’une disparition

Le recul des dunes en zones faiblement urbanisée soulève la question plus problématique de la survie des sites sur les côtes très urbanisées. Les dunes sur lesquelles on a construit (Lacanau, Capbreton…) ne peuvent à un moment plus reculer, ni nourrir la plage. Ce sont des champs de ruines qui succéderont inexorablement aux anciens sites de soaring.

Le sable se raréfie dans de nombreux endroits du globe. Il est puisé en quantités excessives dans les mers et les rivières pour amender les sols agricoles, fabriquer du verre et surtout du béton (le sable du désert, trop rond, ne convient pas). Beaucoup de plages ont déjà totalement disparu, quand elles ne sont pas sous perfusion, car toutes les tentatives de les maintenir artificiellement se sont systématiquement avérées vaines. Le sable redéposé par tonnes sur les plages n’a pas plus de raisons de tenir en place que celui qu’il remplace, tant que la dynamique naturelle entre dune, plage et océan n’est pas rétablie. Les digues, si elles parviennent à sauver les apparences localement, aggravent la situation en aval et le nettoyage des débris de la laisse de mer pour le confort des touristes ne fait rien pour arranger la situation.

Les grains de sable sont arrachés aux montagnes par les ruisseaux et s’échouent sur les dunes au terme d’un périple millénaire. Il n’existe plus aujourd’hui aucun fleuve dont le cours n’est pas entravé, entre sa source et l’océan, par des barrages qui stoppent le parcours de la plus grande partie des granulats. Le sable qui manque aujourd’hui aux plages aquitaines est retenu ou exploité dans les affluents du bassin Adour-Garonne.

Mode d’emploi de la dune

On l’a vu, le conservatoire du littoral, l’ONF ou les mairies s’évertuent à protéger certains sites de parapente de l’érosion, parfois en réglementant la pratique. Nous pouvons contribuer à maintenir le parapente sur les sites encore autorisés par une attitude exemplaire. Ne condamnez pas toute une communauté par une attitude égoïste. Privilégiez, en l’absence de tremplin, le gonflage sur la plage et essayez de décoller si possible sur un chemin d’accès. Piétinez le moins possible le talus de la dune en évitant surtout les zones végétalisées, essayez de tous utiliser les mêmes passages, de ne jamais se poser sur la crête ni sur la dune, de ne jamais piétiner les plantes ni enlever les branches. Sachez surtout patienter ou renoncer si les conditions ne sont pas parfaites.

 

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