Aérologie dans un climat réchauffé

Avec la permission de son auteur (Vincent Chanderot), que je remercie chaudement, je publie ici une réflexion sur les changements climatiques, et son impact potentiel sur notre activité.


Le changement climatique promet bien des bouleversements qui, comme on peut s’y attendre, impacteront aussi le vol libre. Des doutes subsistent sur les amplitudes et les échéances, en fonction de l’implication de chacun dans la transition vers un mode de vie décarboné. La COP 21 de Paris a formulé le vœu de limiter à +1,5°C le réchauffement en fin de siècle, mais les indicateurs promettent plutôt la perspective de +3°C si ses dispositions sont respectées, voire plus de 5°C dans les scénarios les moins optimistes.

Cinq degrés, ça n’est pas grand chose, c’est pourtant la température moyenne globale qui nous sépare de la dernière glaciation, pendant laquelle la banquise hivernale courait jusqu’en France. Au delà des phénomènes météo hors de contrôle associés à un changement de cette ampleur se pose la question de l’adaptation à sa brutalité. Car il est ici question d’une transition de quelques années seulement, quand c’est de plusieurs milliers d’années dont les organismes ont disposé pour s’adapter aux précédents changements climatiques. Verra-t-on les oiseaux encore enrouler les thermiques ou disparaîtront-ils au profit des criquets, des moustiques tigres ou des perroquets des îles ? Ces modifications rapides de l’environnement impliquent adaptations, migrations (quand il existe d’autres niches et corridors; chez les humains cela semble plus compliqué encore) et bien souvent la mort. Face à de tels enjeux, s’intéresser aux conditions de vol dans le futur peut sembler dérisoire, nous abordons pourtant la question puisque beaucoup d’entre nous volerons encore quand l’atmosphère aura déjà pris 2°C. Ils trouveront peut être ici quelques raisons de savourer ce qu’il nous reste en veillant à ne pas aggraver la situation.

Le climat européen en milieu de siècle

Il est aujourd’hui difficile de pronostiquer l’efficacité des réponses politiques ou citoyennes de demain pour sauver le climat. Toutefois, la dynamique étant lancée, plusieurs études estiment que le réchauffement moyen atteindrait 2°C dès le milieu du siècle, dans une bonne vingtaine d’années. Tous les modèles climatiques promettent rapidement des changements d’envergure concernant les températures moyennes et extrêmes, les précipitations et les vents. Les régions polaires et celles qui sont déjà les plus vulnérables seront probablement les plus impactées, cependant une grande partie de l’Europe devrait subir un réchauffement supérieur à la moyenne[1]. Les modèles révèlent toutefois de grandes variabilités régionales et il est certain que le changement climatique aura des effets très dépendants des sites. En France, par exemple, le réchauffement dans 30 ans pourrait s’avérer légèrement inférieur à la moyenne européenne en dépit de vagues de chaleur plus intenses et plus nombreuses, avec de fortes disparités régionales eu égard la multiplicité des climats hexagonaux. Les régions méditerranéennes tendront vers un climat andalou avec des épisodes très secs, qui coexisteront très probablement avec des événements cévenols de pluies très intenses, comme on en observe souvent ces dernières années.

Fera-t-il beau demain?

Un climat réchauffé ne signifie en rien que le temps sera « meilleur ». Il n’est pas écrit que le changement climatique évolue en faveur ou en défaveur du vol libre. En effet, le surplus d’énergie, quoique essentiellement absorbé par les océans, générera très vraisemblablement une dynamique atmosphérique plus intense. Pluies et vents, qui constituent des facteurs déterminants pour le parapente subiront des modifications. Aux phénomènes locaux s’ajouteront des changements de grande échelle, tels que (1) le renforcement et le déplacement vers le nord de la cellule de Hadley qui génère l’anticyclone des Açores (2) La modification du couloir à tempêtes (le stormtrack) ouvert par le jet stream (3) La dominance de la NAO+, la phase positive de l’oscillation nord atlantique qui reflète un gradient de pression Nord-Sud important. Elle pourrait s’intensifier encore pour générer, avec une forte circulation d’ouest, des hivers secs en méditerranée, mais doux et pluvieux sur la partie nord.

Pour l’horizon temporel proche (2020-2050), les modèles Aladin de Météo France et WRF de l’IPSL[2], qu’on peut découvrir dans le détail sur le portail Drias[3], convergent pour tous les scénarios vers une augmentation globale des jours de pluie sur les régions montagneuses. Sur les Vosges toute l’année, ainsi que le Jura, dont l’été pourrait cependant bénéficier d’une légèrement diminution de ses jours de pluie. Des précipitations plus fréquentes sont également prévues sur les Alpes du nord, notamment pendant l’été, à en croire le modèle WRF. Les Alpes du sud, pourraient quant à elles rencontrer une situation contraire, avec un peu moins de jours pluie, quoique le modèle de Météo France table sur des étés davantage pluvieux dans la période transitoire du milieu de siècle. Les modèles ne convergent pas pour les étés du massif Pyrénéen. Ses automnes, comme ceux du Languedoc devraient être plus secs, tandis que les printemps subiraient le sort inverse, sauf dans la partie méditerranéenne de la chaîne. Les hivers auraient globalement tendance à proposer plus de jours de pluie, malheureusement sans qu’il s’agisse forcément de chutes de neige (dont la stabilité sur les pentes aura aussi à pâtir du réchauffement). L’augmentation du nombre de jours de pluie toute l’année pourrait engendrer un autre handicap : les sols plus régulièrement détrempés pourraient s’avérer régulièrement moins favorables aux conditions thermiques. La couleur du ciel pourrait donc bien ne pas se montrer plus favorable au vol libre, cependant le territoire Français, très contrasté, ne permet pas de tirer de généralisation. Les années de transition vers le climat plus rude de la fin de siècle souffriront d’une variabilité interannuelle importante. Les conditions rencontrées sur les sites s’inscriront probablement moins dans la tradition…

Des vents plus favorables

Si on s’inquiète de la puissance des tempêtes, il semblerait que la vitesse du vent au quotidien puisse se montrer plus favorable. Une étude du CNRS[4] prévoit une forte régression des jours de grand vent et une forte croissance des jours de vent faible, en particulier sur le pourtour méditerranéen. Le mistral pourrait diminuer, mais des prévisionnistes de Météo France pensent possible une hausse de la fréquence du vent d’Autan, en réponse à l’augmentation des interminables séquences de vent de Sud sur les Pyrénées, qui génèrent un appel d’air sous le vent de la chaîne. La confiance accordée aux modélisations pour les régions compliquées telles que les Alpes est limitée, elles envisagent pour l’instant des changements importants à la baisse, mais sans certitudes. Partout sur le territoire, le vent à 10m d’altitude tendrait à diminuer légèrement pendant l’été mais pourrait subir une légère hausse en hiver dans le Nord-Ouest du pays, pour que les adeptes du soaring, aèrent leurs ailes entre deux pluies, si l’érosion ou les piétineurs ne sont pas venus à bout des sites d’ici là.

Incertitudes sur la convection

Les conditions thermiques exceptionnelles deviendront-t-elles la norme ? L’été caniculaire de 2003, le plus chaud à ce jour (à ne pas confondre avec l’année la plus chaude qui fut 2014 puis 2015), a offert des vols d’anthologie, dont le premier posé au sommet du Mont-Blanc. Des plafonds dépassant 5000m se sont présentés à plusieurs reprises pour réitérer cet exploit depuis et il se pourrait que ce ne soit qu’un début, puisque ces étés étouffants n’auront bientôt plus rien d’exceptionnel. On s’attend par conséquent à un réchauffement superficiel supérieur et des thermiques plus puissants, il est cependant difficile de s’exprimer sur tous les facteurs favorables aux thermiques exploitables. En effet, il demeure de nombreuses inconnues sur le gradient de vent, dont les couches qui nous intéressent n’ont pas vraiment fait l’objet de recherches. La canicule au niveau du sol ne crée pas forcément de bons thermiques, encore faut-t-il qu’il fasse plus frais en altitude. Selon le climatologue parapentiste du CNRS Etienne Terrenoire, l’augmentation des flux de chaleur sensible dans le sud et le centre de l’Europe devraient générer une augmentation des gradients de température, mais dont on sait qu’au delà de -1°C par 100m, ils génèrent des ascendances trop fortes, étroites et turbulentes. Les conséquences attendues de ces flux plus puissants sont des inversions plus élevées, des plafonds plus hauts. Cependant, la probable extension de la cellule de Hadley vers le Nord pourrait contrecarrer ce pronostic, en raison d’une plus forte subsidence. Ces hautes pressions, à partir de 1020hPa, ont tendance à freiner les thermiques et rendent par ailleurs les ascendances très sèches, proches du sol et propices aux fermetures.

Questions de sécurité

Un anticyclone plus puissant peut supprimer une activité thermique, obligeant les parapentistes à décoller en altitude, et quand elle se mettra en place, cela devrait arriver avec plus d’intensité. Les conditions record de 2003 ont semble-t-il montré la voie : plus fortes et plus agitées, elles ont en contrepartie provoqué plus de blessures et de décès que jamais. Aussi faudra-t-il à l’avenir probablement hausser son niveau de pilotage, éventuellement se rabattre sur des ailes plus sages et apprendre à choisir avec certitude les bonnes conditions, car dans des systèmes convectifs plus actifs, les développements deviennent moins prévisibles pour l’observateur et les services météo.

Vincent Chanderot est consultant en environnement

[1] The European climate under a 2°C global warming. Robert Vautard et al. Environemental Research Letters 2014

[2] Institut Pierre Simon Laplace : institut de recherches en sciences de l’environnement sous tutelle des CNRS, CNES, CEA, IRD, ENS, Polytechnique, UPMC et 3 autres universités.

[3] Meteo France/CNRS  http://www.drias-climat.fr/decouverte/carte/experience?region=SAFRAN&generation=rcp

[4] Assessing climate change impacts on European wind energy from ENSEMBLES high-resolution climate projections Tobin et al. Climatic Change (2015)

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